1. L'approche théorique
par Madame Thérèse Locoh, directrice de recherche à l’INED
Thérèse Locoh se félicite tout d'abord de l'importance prise par les questions de genre dans la coopération internationale, comme en atteste la place qu'elles tiennent dans le document de stratégie de la coopération française : il y est dit que l'approche de genre repose sur l'analyse et la remise en cause des processus - d'autonomisation et de renforcement des pouvoirs - qui différencient et hiérarchisent les individus en fonction de leur sexe. Dans l'étude de genre, ce qui est essentiel ce sont les rapports de pouvoir qui sont basés sur l'assignation de rôles socialement construits, au-delà des rôles biologiques. Cela permet de rendre visibles les inégalités à diagnostiquer selon des critères quantitatifs et qualitatifs d'ordre systémiques.
Le chercheur doit, bien sûr, dans sa démarche se tenir à distance des stéréotypes tels que la pauvre femme écrasée sous son fagot de bois ou la grande mama-Benz, très riche commerçante. Son travail repose, en premier ressort, sur une connaissance statistique de groupes humains relativement homogènes, quelles que soient les faiblesses des données statistiques dans des pays où l'état civil et les recensements sont encore à parfaire.
Au plan démographique, à partir des enquêtes démographiques et de santé, mais aussi des enquêtes sociologiques, on observe, sur une période de 20 à 30 ans, une légère augmentation de l'âge médian à l’entrée en union pour les hommes et aussi pour les femmes, surtout dans les villes. Ceci concerne les hommes qui entrent en union plus tard que les femmes, ce qui les place à leur égard en position de séniorité et d'autorité, mais aussi les femmes dont, en 2001, 65 % sont déjà mariées à 20-24 ans, pourcentage tombé à 60 % en 5 ans, ce qui dégage du temps pour une éventuelle scolarisation. En ville l'âge des femmes à la première union est passé de 16 à 19 ans entre 1987 et 2001.
Second constat, il y a une augmentation des unions informelles, plus précaires, depuis une quinzaine d'années. En ce qui concerne la polygamie, longtemps stable, elle donne quelques signes de diminution dans certains pays et prend de nouvelles formes (polygamie sans co-résidences).
Phénomène majeur de la démographie africaine, la baisse de la fécondité influencée principalement par les progrès de la scolarisation et de la santé génésique touche tous les milieux, mais particulièrement les milieux urbains. On peut y voir également le produit d'une négociation plus fréquente entre l'homme et la femme, et, également, les conséquences d'un appauvrissement dans un contexte social plus développé. En 30 ans, on a divisé par deux la descendance des femmes à Lomé. Au Ghana, la fécondité a baissé en 20 ans de 6,5 à 4,5 enfants par femme. Cela s'accompagne dans plusieurs pays d'Afrique d'une surmortalité des petites filles d'un à quatre ans.
En matière de nuptialité, les règles d'endogamie sont moins respectées du fait de la mixité urbaine et les mariages forcés sont en diminution.
Au-delà des questions purement démographiques, les rapports de genre connaissent des évolutions significatives, avec l'augmentation des taux de scolarisation chez les filles et d'alphabétisation chez les femmes, le vote de lois plus respectueuses du choix des femmes, mais sur l'application desquelles on peut s'interroger, la montée en puissance d'associations de défense des droits des femmes par les femmes elles-mêmes sorties des universités africaines, la place grandissante des revenus de la femme dans le revenu du foyer - phénomène des hommes « conjoncturés » - . On aurait garde d'oublier dans cette énumération des facteurs de changement dans les rapports de genre, le poids de campagnes internationales telles que celles sur l'excision, la charge symbolique des responsabilités exercées par les femmes telles que Mme Ellen Johnson-Sirleaf, chef de l'Etat du Libéria.
Il faut voir aussi que ces changements s'opèrent souvent dans des conditions de précarité pour les femmes et qu'en milieu rural les femmes se heurtent dans leur démarche à des pesanteurs innombrables (accès à la terre et au crédit, traditions et coutumes ...) qui sont aussi lourdes de conséquences. Le fardeau des dépendances - maladies, vieillesse - pèse essentiellement sur les femmes. Les menaces que génèrent la concurrence de plus en plus vive pour l'emploi, le changement climatique, facteur de risque pour l'économie d'autosubsistance des femmes, les fonda-mentalismes religieux de tous les horizons : charia islamique, pratiques des sectes évangéliques ...
T. Locoh termine son intervention par quelques notes d'espoir : selon l'UNESCO, en Afrique subsaharienne, 65 % des jeunes filles de 15 à 24 ans avaient été scolarisées en 2005 - mais ce taux varie beaucoup d'un pays à l'autre (très fort en Afrique du Sud, il est faible en Afrique sahélienne) -. Dans le secteur productif, leur part augmente, mais c'est avant tout dans le secteur informel et dans des conditions d'emploi qui souvent confinent à l'exploitation. Des évolutions ambiguës se font jour : les migrations féminines portées par l'espoir d'une vie meilleure, mais qui peuvent tourner à l'exploitation ou à la prostitution, la baisse de la taille de la famille qui peut être un progrès - en terme de genre - ou un facteur de précarité.
Il est à signaler, enfin, que l'Union Africaine a adopté un protocole additionnel à la Charte des droits de l'homme et du citoyen relatif à l'égalité des droits entre hommes et femmes et pratique la parité dans la composition de sa Commission. A cela s'ajoute une mobilisation des femmes dans les associations et les instances représentatives.
L'intervenante souligne aussi les engagements pris à l'égard des femmes sur l'égalité des sexes dans les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Il est également très significatif que les questions ayant trait aux femmes ne soient plus du seul ressort d'un ministère ad-hoc au sein des gouvernements mais soient de plus en plus prises en compte de façon systématique et transversale dans tous les ministères.
T. Locoh signale la publication récente par l'INED d'un ouvrage sur genre et sociétés en Afrique, la reproduction d'un rapport de Denise Savineau établi en 1938 à la demande du gouvernement du Front populaire sur la condition des femmes en Afrique, et la sortie d'un CD-Rom restituant des données statistiques à l'intention d'une ethnie malienne illettrée.