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Etat des lieux et piste d'avenir de la recherche et de la technologie en Afrique noire

Auteur : Cheik M'Backé Diop: compte-rendu de Jean-François Dessessard

Date de publication : jeudi 25 février 2010

Cet article appartient aux catégories suivantes : Afrique (général), Économie/Social, Politique, Histoire.

La science et la technologie ontété à l'ordre du jour du sommet de l'Union Africaine qui s'est tenu en janvier 2010 en Ouganda. De science et de technologie, il en a été question lors du Symposium sur les Etats-Unis d'Afrique, organisé à l'initiative de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), en collaboration avec le Ministère des Affaires étrangères du Sénégal, du 27 au 30 juillet dernier à Dakar. Un événement qui a réuni près de 400 participants, parmi lesquels des hommes politiques, des intellectuels et des scientifiques du continent et de la Diaspora. La journée du 29 juillet était en effet consacrée à la recherche, et plus particulièrement la Recherche et Développement, la R&D, en Afrique. L'occasion pour Cheikh M'Backé Diop, chercheur en physique nucléaire et fils du célèbre historien et anthropologue Cheikh Anta Diop, de dresser, lors d'une conférence à la CADE, un état des lieux de la recherche scientifique et technologique africaine et, surtout, de proposer « des axes de travail pour une roadmap ».

Dans son introduction, le chercheur sénégalais, Cheik M'Backé Diop, a rappelé qu'un « préjugé tenace, lié à l'histoire de ces cinq derniers siècles, a donné de l'Afrique noire l'image d'un continent de tout temps arriéré, où la science et la technologie étaient inconnues des autochtones avant le contact avec les Arabes et les Européens ». Mais les travaux d'historiens et de scientifiques, en particulier ceux de Cheikh Anta Diop, ont montré qu'il ne s'agissait là que d'un présupposé idéologique. La réalité est en effet bien différente. Dans ce contexte, il a estimé nécessaire que l'Afrique noire renoue avec sa tradition scientifique, technologique, mais aussi philosophique, dans le cadre du monde moderne. Ce n'est qu'en adoptant cette démarche que ce continent parviendra à relever les défis de sa reconstruction et du bien-être pour l'ensemble de ses habitants. Cela implique que les décideurs africains définissent une stratégie et une politique de développement scientifique. D'où l'obligation de commencer par dresser un état des lieux. Cet exercice particulier, Cheikh M'Backé Diop s'y est livré en s'appuyant plus particulièrement sur trois publications, facilement accessibles[1].

D'évidentes faiblesses, pas seulement financières

A Dakar, le chercheur sénégalais a présenté les principaux résultats de cet état des lieux de la recherche et de la technologie en Afrique. Pour commencer, il apparaît que toutes les disciplines scientifiques sont représentées sur l'ensemble du continent africain. Pour autant, elles le sont inégalement d'un pays à l'autre. Ainsi ils ne sont que quelques-uns - Afrique du Nord, Nigeria, Afrique du Sud, Sénégal - à posséder un large spectre de spécialités. Force est de constater que la recherche fondamentale reste peu présente sur ce continent, sauf en mathématiques et dans certains domaines de la physique et de la biologie. Cheikh M'Backé Diop a rappelé que l'Afrique ne représente que 0,6 % de la Dépense Intérieure brute de Recherche et Développement (DIRD) mondiale, contre 37 % pour les Etats-Unis, 31,5 % pour l'Asie, 27,3 % pour l'Europe, 2,6 % pour l'Amérique latine et les Caraïbes et 1,1 % pour l'Océanie. Ce continent ne consacrerait que 0,3 % de son PIB à la R&D. Quant au nombre de chercheurs qu'il abrite, il s'élève à 73.000, dont 17.000 pour l'Afrique sub-saharienne, ce qui ne représente que 1 % des chercheurs dans le monde. Ramené au nombre d'habitants, cela correspond à 1 chercheur pour 10.000 habitants, contre 20 à 40 chercheurs pour le même nombre d'habitants dans les pays industrialisés. Il a souligné aussi que l'indicateur de publications des chercheurs africains ne progresse que très faiblement en absolu pour l'Afrique, comparativement aux autres pays, et qu'il a même régressé en relatif sur les 10 années considérées, contrairement à l'Asie et à l'Amérique latine.

Au-delà de ces différentes données qui montrent en particulier la « faiblesse évidente des moyens financiers » de l'Afrique, Cheikh M'Backé Diop a dressé un constat plus critique. Ainsi, tout en soulignant la prise de conscience effective, par les responsables politiques, de l'importance de la science et de la technologie pour le développement du continent africain, il a parlé d'un manque de vision et de démarche stratégiques globales sur les moyen et long termes, accompagnées d'objectifs et de programmes précis chiffrés. « La recherche africaine apparaît souvent morcelée, disparate, pilotée au gré des financiers extérieurs et de l'individualité des chercheurs », a-t-il déclaré avant d'évoquer la faiblesse et l'instabilité de la fourniture énergétique. Il a rappelé aussi la sous-industrialisation chronique globale du continent, « même si des exceptions existent comme l'Afrique du Sud et l'Algérie ». Il a par ailleurs déploré la connexion trop ténue entre le monde de l'industrie et de l'artisanat et le monde de la formation et de la recherche. Plus globalement, il a regretté le manque de visibilité de la recherche africaine. Enfin, il a rappelé l'une des dimensions politiques de la recherche scientifique africaine en se référant au débat entre les tenants de l'approche « fédéraliste » et ceux de l'approche « régionaliste ».

Mise en place d'une roadmap de la recherche en Afrique

« Cet état des lieux de la recherche africaine reste sommaire et demande à être approfondi, mis à jour et complété sur plusieurs aspects », a reconnu le chercheur. Néanmoins, il a estimé qu'il était d'ores et déjà possible de proposer des thèmes de réflexions, de travail et d'actions d'ordre stratégique, visant à contribuer à la mise en place d'une roadmap de la recherche africaine « propre à lui conférer le rôle central qu'elle doit jouer pour reconstruire l'Afrique ». Alors, certes, il faut poursuivre la réflexion engagée afin de consolider cet état des lieux de la recherche africaine. Mais il est urgent de prendre des mesures conservatoires à court terme. Par exemple, populariser la science et la technologie en Afrique, introduire dans l'enseignement, à l'échelle continentale, l'histoire des sciences et des techniques de la préhistoire à nos jours, dès l'école primaire, ou encore faire connaître les grands scientifiques africains. « II est essentiel d'accroître la visibilité scientifique de l'Afrique, en renforçant les sociétés savantes existantes, en identifiant le leadership scientifique et technologique, en faisant connaître les équipes scientifiques africaines et en soutenant les publications scientifiques du continent », a-t-il indiqué. A tout aussi court terme, il est indispensable de mener des actions visant à renforcer les unités scientifiques opérationnelles du continent, à évaluer et soutenir, voire piloter, les projets en chantier si ceux-ci s'accordent avec les intérêts de l'Afrique, et à accroître le rôle de la diaspora scientifique, technique, managériale africaine dans le développement scientifique et technique du continent.

Plus généralement, la mise en place d'une roadmap de la recherche en Afrique implique d'élaborer un plan stratégique du développement scientifique et technologique du continent qui s'articulera autour de différentes thématiques et de trouver les sources africaines de financement de la R&D. Cheikh M'Backé Diop a évoqué également la création d'un statut du chercheur panafricain et la constitution d'un réseau de think tanks et d'expertise scientifique et technologique avec pour objectif d'éclairer le politique, du niveau local au niveau continental. « II est impératif de participer de manière significative, dans une vision stratégique, à de grands projets scientifiques et technologiques internationaux et de créer un Comité panafricain scientifique d'Ethique », a-t-il lancé.

Cheikh M'Backé Diop a alors conclu par deux citations. La première est d'Abdoulaye Janneh, Secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique (ONU) : « Le continent ne peut plus se permettre de continuer à perdre du temps. Il doit lancer un vaste mouvement pour former et employer des scientifiques, ingénieurs et techniciens en grand nombre et tisser des liens solides entre l'industrie, le milieu universitaire et le gouvernement, assurant ainsi que les innovations d'aujourd'hui jetteront les bases du développement économique et social de demain ». Quant à la seconde citation, elle est extraite d'un ou­vrage de Cheikh Anta Diop intitulé « Les fondements économiques et culturels d'un Etat fédéral d'Afrique Noire » : « L'Afrique doit opter pour une politique du développement scientifique et intellectuel et y mettre le prix ; sa vulnérabilité excessive des cinq derniers siècles est la conséquence d'une déficience technique. Le développement intellectuel est le moyen le plus sûr de faire cesser le chantage, les brimades, les humiliations. L'Afrique peut redevenir un centre d'initiatives et de décisions scientifiques, au lieu de croire qu'elle est condamnée à rester l'appendice, le champ d'expansion économique des pays développés ».«

Jean-François Dessessard,  Journaliste scientifique

Contact  Cheikh M’Backé Diop : Courriel : mbacke@magic.fr

La Lettre de la Cade n° 123


[1] . «Le State of Science and Technology Training Institu­tions in Africa, établi par le Réseau Africain d'Insti­tutions Scientifiques et Technologiques

L'Etat des sciences en Afrique - La science en Afrique à l'aube du 21° siècle, établi par l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD)

• Le Rapport de l'UNESCO sur la science 2005

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