Quoi de neuf dans les Entreprises africaines depuis une enquête de 1997 ?
1. Xavier de Franssu, vice-président de la CADE, président fondateur du GIPA (Groupement interprofessionnel pour l’automobile en Côte d’Ivoire) présente le rapport sur les PME/FMI africaines que la CADE a réalisé en 1996/7 et qui fit l'objet d'une rencontre débat le 21 janvier 1997 (cf La Lettre n° 8). Ce rapport était issu d'une enquête menée sur le terrain en Côte d'Ivoire, au Burkina Faso et au Cameroun, avec le soutien du Comité français de solidarité internationale (CFSI).
L'objectif visé était de mieux faire connaître la place et le rôle des PME/ FMI africaines. Des investigations avaient été menées auprès des bailleurs de fonds telles que la Caisse Centrale de Coopération Economique (devenue l'AFD), la Banque mondiale, des organismes professionnels locaux d'appui aux entreprises.
D'une manière générale, ce rapport constatait :
• une prépondérance des grandes entreprises notamment étrangères
• un grand nombre de petits artisans commerçants locaux, n'intéressant pas les banques ;
• des PME sans réelle visibilité, faute de moyens et de stratégie clairement définie ;
• une forte présence des Libano-Syriens dans les PME, (à titre d'exemple 40 % des entreprises industrielles appartenaient aux Libanais en Côte d'ivoire) ;
• que la moitié des PME ne communiquaient ni le montant de leur capital, ni leur chiffre d'affaires, d'où la difficulté à évaluer leur place par rapport aux autres secteurs.
Les résultats au niveau des Etats étaient les suivants :
• au Burkina : le secteur intermédiaire des PME/FMI apparaissait faible à côté de la pépinière de petites ou micro entreprises formelles ou non. Le tissu industriel étant très faible, il y avait très peu d'échanges intra industriels;
• au Cameroun : le Centre de recherche et d'études en économie et sondage (CRETES) disposait d'un fichier de 2.800 entreprises et réalisait régulièrement un bilan de l'activité des PME. 67 % d'entre elles étaient détenues à 100 °o par des intérêts camerounais. Le chiffre d'affaires moyen annuel des PME était de 110 millions, avec de grandes disparités. Certaines FMI réalisaient un chiffre d'affaires avoisinant les 500 millions de F CFA, voire plus. Une entreprise sur deux avait recours aux tontines lors de sa création, ce qui n'excluait pas que la même entreprise puisse avoir recours à d'autres sources de financements.
• En Côte d'Ivoire : le secteur privé regroupait 8.000 entreprises dont seulement 20 % avec capitaux ivoiriens. La majorité de ces entreprises était détenue par des intérêts étrangers : français en premier lieu, libano-syriens et autres nationalités mais seules 2.400 étaient en règle avec le fisc. Les PME/FMI représentaient 30 à 35 % des entreprises privées ; elles constituaient 17 % de la valeur ajoutée et 16 % des emplois. Les Libano-Syriens sont devenus majoritaires dans toutes les catégories.
L'enquête a permis de distinguer 4 catégories d'entrepreneurs :
1) Selon les pays, certaines ethnies avaient toujours eu une tradition séculaire dans le commerce, c'est la première catégorie. Les Mauritaniens en Afrique de l'Ouest, les Bamilékés au Cameroun, les Haoussas au Niger et au Nigeria, les Soninkés et les Dioulas au Mali. Ces opérateurs étaient déjà présents dans le secteur de la commercialisation et de la distribution, après le transfert des comptoirs de brousse des grandes compagnies.
2) Une deuxième catégorie d'entrepreneurs était constituée d'anciens fonctionnaires ou d'anciens salariés d'entreprises publiques.
3) La troisième catégorie était des porteurs et créateurs de micro projets souvent issus du secteur informel.
Dans ces trois premières catégories, on retrouvait les entrepreneurs qui avaient une tradition d'activités commerciales mais qui n'avaient pas souvent le «réflexe industriel», à savoir passer au stade de fabrication des produits et leur transformation en produits durables.
4) La quatrième catégorie était constituée d'entrepreneurs qui maîtrisaient parfaitement les outils de gestion et du management. Issus le plus souvent des grandes écoles occidentales, ils étaient aptes à reprendre des entreprises existantes ou à en créer de nouvelles.
En conclusion, le rapport dresse quelques constats :
• les PME/FMI ont longtemps été mal connues par suite du flou de leurs définitions, de l'insuffisance d'informations à leur sujet ;
• l'environnement (service bancaires, fiscalité, infrastructures de communication) leur étaient rarement favorable ;
• les organismes et les programmes d'aide et d'appui aux PME étaient multiples et divers, ce qui ne contribuait ni à la transparence, ni à l'efficacité.
Les PME/FMI ne constituent pas aujourd’hui, certes, l'unique moteur de la croissance en Afrique, mais elles ont prouvé et le prouvent encore qu'elles en sont le « moteur essentiel », permettant l'élargissement et le renforcement d'une société civile émergente, africaine, qui tend à équilibrer les forces face au pouvoir.
Les PME, le chaînon manquant
2. Présentation par Gilles Béville, responsable du soutien aux PME africaines à la Direction générale de la mondialisation au Ministère des affaires étrangères et européennes.
Les entreprises en Afrique se trouvent actuellement dans un environnement international favorable. Des organismes comme la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce Et le Développement) insistent sur la nécessité de renforcer la capacité productive des Etats.
Comme facteur du développement d'un tissu entrepreneurial, la démographie est importante. Il y a actuellement un début de transition avec un dividende démographique qui peut être une opportunité mais aussi un facteur bloquant de développement si la population active n'est pas absorbée par le marché du travail. Or, on constate :
• une croissance rapide de la jeunesse (63 % moins de 25 ans, soit 540 Millions en 2010);
• une augmentation de plus de 50 % des arrivées sur le marché du travail en 20 ans (17,5 M / an en 2010, 27 M en 2030);
• de 2010 à 2050, la population active devrait être multipliée par 2, voire par 3 dans 41 sur les 48 pays de l'Afrique subsaharienne.
Le marché de l'emploi s'analyse par :
• une difficulté des jeunes et des femmes à s'insérer;
• une prépondérance de l'agriculture et des agricultures familiales dans l'emploi (population agricole = 60 %, qui absorbe entre 50 et 60 % de la population active);
• un faible dynamisme des secteurs secondaire et tertiaire d'où la création d'activités dans le secteur informel (70 à 90 % de l'emploi non agricole).
La PME est le fameux chaînant manquant, entre les grandes entreprises et le secteur informel hypertrophié, mais celui-ci représente 80 % des créations d'emploi, 50 / 60 % du PIB, en moyenne en Afrique subsaharienne.
Il existe encore des contraintes au développement de l'entreprise que sont le manque d'Etat de droit dans certains pays, l'environnement monétaire tel que l'arrimage du Franc CFA à l'euro, qui est peut être un facteur bloquant, ainsi que les infrastructures insuffisantes.
Dans l'accompagnement, les services financiers comme la micro finance se sont développés, il faut mettre l'accent sur les financements des entreprises moyennes, la méso finance. Ce secteur constitue actuellement un vide, il faut trouver des programmes et des produits de méso finance que ce soit en fonds de roulement ou pour les investissements.
Certes l'entreprise a besoin de liquidités mais les services non financiers sont aussi importants, voire plus, que les services financiers. Ce sont les services de formation, information, conseil, transferts de technologies, d'aide à la structuration de partenariats et groupements interentreprises qui manquent le plus.
Malgré ces contraintes, il faut voir des outils qui ont marché, c'est le cas du compagnonnage industriel. Il s'agit de la constitution de couples d'entreprises du Nord et du Sud, qui crée des partenariats techniques, financiers, de réalisation d'exportations. Ces partenariats peuvent déboucher sur une co-entreprise, ce qui est le cas de 45 % des projets.
Le Ministère des affaires étrangères et européennes a mis en place un programme sur 10 ans, de 1995 à 2005. Ce programme portait sur 250 projets, un investissement de 630.000 € et le montant total effectif des projets a été de 6 millions d'€, soit un levier financier de 1 à 10.
G. Béville donne deux exemples d'outils d'accompagnement sur lesquels il a travaillé en tant que coopérant à Madagascar. :
. Le CITE (Centre d'Information Technique et Economique) a été pendant 15 ans au service des TPE (très petites entreprises). Il apportait une formation « sur mesure », pour artisans et micro entrepreneurs, l'appui - conseil pouvant aller jusqu’au diagnostic, à l'expertise, à l'animation de filières et l'aide à la création de réseaux.
. L'AAFEX (Association Afrique agro Export) regroupe des entrepreneurs de l'agro-alimentaire pour les aider à atteindre certains marchés à l'exportation ou à améliorer leur démarche « qualité », notamment phytosanitaire.
En conclusion, il apparaît que les politiques d'aide et de coopération doivent être mieux axées sur le soutien aux entreprises et qu'il faut une approche territoriale de ces politiques pour une prise en compte globale de l'entreprise avec son environnement.
Faiblesse de l'aide aux PME africaines
3. Thierry Chambolle, président d’AGIRabcd, qui présidait en 2007 au HCCI une commission économique sur les PME en Afrique, explique que l'étude de cette commission a débuté sous l'angle de l'observation de la responsabilité sociale des entreprises du Nord dans leurs actions dans les pays du Sud. La commission exhortait ces entreprises à externaliser un certain nombre de leurs fonctions, pour permettre la création d'un tissus de PME de sous-traitance au Sud. De 2005 à 2008, elle a analysé, avec des élèves de l'Institut supérieur des techniques d'outre-mer (ISTOM), les structures d'appui aux PME africaines, dans 9 pays de l'Afrique sub-saharienne.
Deux problèmes sont apparus :
• la difficulté d'avoir des statistiques fiables pour analyser le tissu des PME;
• la légitimité ou pas du secteur informel a fait l'objet d'un vif débat, car la coopération officielle ne s'adressait qu'au secteur formel, alors que dans certains Etats l'informel était prépondérant et souvent concurrentiel.
Le rapport portait sur 3 points :
• les marchés : un programme de regroupement des zones de marchés a été élaboré ;
• l'environnement des affaires : en l'absence de structures patronales fortes, le secteur privé était objet de prédation de la part des représentants du secteur public ; il fallait en outre arrimer le F CFA à un panier de devises et pas seulement à l'euro ;
• les appuis financiers et non financiers : la méso finance devait être plus développée, ainsi que les systèmes de garanties aux financements ; les appuis techniques et de formation des différents organismes français devraient être plus poussés, à l'instar de la coopération néerlandaise qui est beaucoup plus efficace et qui allie mieux coopération et commerce, alors que la France a un débat plus idéologique de séparation entre aide et commerce.
Heurs et malheurs des entreprises africaines
4. Yves Ekoué Amaïzo, consultant international, directeur de Aforlogy, rappelle que pendant longtemps les Etats africains ne se préoccupaient pas du développement local des entreprises car il y avait une gestion patrimoniale des gouvernants africains. La dynamique était la captation de richesses plutôt que la création de richesses, entraînant aussi une fuite des capitaux. Tout cela était défavorable à l'entreprise.
Mais récemment est apparue une évolution du savoir sur « comment créer la richesse ». Elle a été prônée par des intellectuels et des chefs d'entreprises qui interviennent comme conseil auprès des gouvernants africains pour qu'ils puissent mettre en place des outils de promotion de l'entreprise.
Les problématiques des entrepreneurs, aujourd'hui, sont plus liées à la pérennisation de leurs entreprises qu'à la création, du fait de contraintes extérieures à l'entreprise.
Certaines faiblesses des infrastructures, telles que les coupures d'électricité qui font perdre aux entrepreneurs 15 à 20 % de leurs chiffres d'affaires, l'absence de crédits et les ponctions opérées par les Etats et les services publics pénalisent les entreprises du secteur privé. Les coûts d'achat et de transactions sont donc excessifs pour les entrepreneurs, tandis que l'incidence des liens sociaux sur la gestion d'entreprise est souvent négative.
Parmi les insuffisances qui viennent de l'entrepreneur, on peut noter :
• la recherche trop excessive de visibilité sociale, car il délaisse l'effort pour la performance de son outil de production ;
• la recherche de rentabilité sur une opération phare quitte à ce qu'elle se démultiplie, au lieu de la rentabilité de l'entreprise d'une manière globale.
Alors qu'en Occident on rencontre une crise de surproduction, en Afrique c'est une crise de production, il faut donc une approche stratégique et systémique de la question. Dans la culture et la gestion d'entreprise, il faudrait avoir une approche de l'« actionnariat », différenciée en fonction des circonstances locales, et non pas rechercher le seul profit au sens occidental.
Une réflexion doit être menée sur l'éthique sociale, sur la socialisation de l'outil de production, mais avec des garde-fous personnels, car certains entrepreneurs qui réussissent se lancent dans des structures patronales et politiques, diversifiées, qui peuvent par la suite les desservir.
Les asymétries de marchés dont profitent certains entrepreneurs les dissuadent de faire des efforts de production, il faut donc qu'ils modifient leurs mentalités.
La formule « dons contre dons », notamment avec la Chine, n'incite pas à la performance des entrepreneurs. Ce qu'il faut, c'est créer de la solidarité contractuelle qui apporte de la compétence réciproque. L'entrepreneur doit culturellement apprendre à penser à conjuguer l'entité entreprise en « Nous », et non à conjuguer son entreprise en « Je », c'est-à-dire ramenée à sa propre personne.
Face aux différents accords de partenariats et traités internationaux économiques, les entrepreneurs sont perdus. Ils ne se sentent pas pris en compte.
L'une des solutions pour les soutenir serait que se créent des banques de diasporas africaines qui se focaliseraient sur des investissements à long terme et pas seulement sur la consommation.
Le succès de la pâte d'arachide
5. Bocar Bakaga, directeur de African Food Industries, rend d'abord hommage à sa mère qui lui a donné le goût d'entreprendre au Cameroun, notamment dans l'agro alimentaire. Elle avait une petite fabrique de glaces et organisait un circuit de vente à la sortie des écoles. Il décida d'aider sa mère à améliorer ses fabrications de yaourts, au niveau congélation et emballage.
Il y a 10 ans, il a observé le marché de la pâte d'arachide et s'est décidé de se lancer en fournissant un boutiquier. Il a pu ainsi commercialiser du beurre d'arachide, en l'empaquetant dans des emballages de récupération.
Ce sont les financements par tontines familiales qui lui ont permis de débuter cette activité, le prêt bancaire étant illusoire pour cette catégorie d'entrepreneurs. Puis il a obtenu quelques petits prêts d'organismes qui réalisaient quelques investissements.
Malheureusement le manque d'information ne lui a pas permis de savoir à temps qu'une sécheresse pointait, qui mit la culture d'arachide en sous production, entraînant rareté de la matière première et l'augmentation de son prix. Il lui a été impossible de faire face.
Lorsque B. Bokaga vient en France il y a 5 ans, il cible la communauté africaine qui consomme des mets faits à base de pâte d'arachide, en particulier celle des foyers d'immigrés, qui représente une masse économique importante. Il reprend alors les outils mécaniques qu'il utilisait au Cameroun, améliore le système de production et acquiert des machines plus perfectionnées afin de faire face aux commandes.
En 2008, le chiffre d'affaires de son entreprise a augmenté de 40 %, mais 2 ans auparavant face à des difficultés dues à la croissance de l'activité et l'insuffisance des capitaux, l'entreprise était en situation critique. Il a pu néanmoins trouver des accords avec ses fournisseurs dont certains ont même participé à une augmentation de capital de l'entreprise.
Selon lui l'entrepreneur africain aujourd’hui est dans la mondialisation et il faut lui faire confiance, d'autant plus que le niveau d'instruction augmente. Son produit, le « Ticadégué », est le symbole des difficultés en Afrique puisque d'autres, non africains, arrivent à faire des dizaines de millions de chiffre d'affaires en se procurant à prix réduit de l'arachide hors d'Afrique et en vendant la pâte aux Africains.
Il considère que son produit doit être une réappropriation symbolique par les Africains de ce qu'ils consomment. C'est la raison pour laquelle il compte en faire un instrument de développement, au Mali, par un transfert de savoir-faire en techniques de stockage et de respect de normes et la mise en place d'un réseau de coopératives de femmes pour la culture et la récolte de l'arachide.
La Lettre de la Code n° 125 - Novembre 2009