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L’écologie et le « Notre Père »





Mis à part les cercles des climato-sceptiques, l’encyclique du pape François sur l’écologie a reçu un accueil enthousiaste aussi bien au sein de l’Eglise catholique, au sein des autres Eglises et religions qu’auprès des politiques et de toute la société civile. Je voudrais partager ici un impact qu’elle a eu sur ma façon de prier le Pater Noster.

Cette belle prière que le Christ Jésus nous a apprise est toujours aussi nouvelle que surprenante, quand je ne la dis pas d’une façon mécanique. Il m’est arrivé plusieurs fois de ne pas aller plus loin que les deux premiers mots (« Notre Père »), en essayant de comprendre ce que ce « notre » pouvait inclure et de tenter mentalement de rassembler autour de moi tout le genre humain que ce « notre » comprend. Le voyage de cette représentation peut aller d’un continent à l’autre, essayant d’inclure ce que toute la géographie donne comme peuples, nations, cultures, civilisations et races sur toute la surface de la terre, en imaginant que les uns et les autres ont autant droit d’être enfants de ce Père des Cieux. Quand je suis en conflit avec un frère et que je dis cette prière, je dois lutter pour que ce Père bon et miséricordieux soit aussi notre Père et non pas mon Père à moi seulement. Et quand je pense aux guerres qui opposent des enfants d’un même Père, le « Notre Père » va plutôt être suivi de gros points d’interrogation. Si je ne peux continuer cette prière avant d’avoir reçu une réponse d’un Père tout-puissant qui voit – et laisse ? – ses enfants s’entredéchirer sans mot ni intervention, cette prière peut durer autant que cette situation. Il est le Père d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Moïse, des prophètes et de tous les porteurs de sens de l’Histoire du salut. Est-il aussi le Père commun de tous ceux qui en ont soumis d’autres à l’esclavage, de ceux qui sont morts sans connaître le Christ, de ceux qui exploitent les autres ? Serait-il toujours le Père de ceux qui dénient à d’autres leur dignité d’homme ? Ou bien faut-il se demander quand il sera Notre Père ?
Il n’est pas une phrase de cette belle prière qui ne prête à une méditation profonde, tantôt exaltante, tantôt existentielle, etc. Prenez le cas de son règne qui doit venir, de sa volonté à étendre sur toute la terre, du pain quotidien aux milliards d’affamés au quotidien. Mais, c’est plutôt le lien qu’établit « Laudato Si » entre Dieu et toute la création qui m’a surpris au détour d’une méditation.
Je lisais le dernier chapitre du livre de Jonas dans lequel Jonas, révolté contre la miséricorde de Dieu par rapport aux habitants de Ninive, se retire bouder au désert. Dieu fait pousser un jour rapidement un ricin pour lui donner de l’ombrage. Le lendemain, Dieu fait mourir ce ricin et souffler un vent chaud. Irrité encore davantage contre Dieu, Jonas demande la mort. Il y a alors cette réflexion de Dieu à Jonas:  » Tu as pitié du ricin qui ne t’a coûté aucune peine et que tu n’as pas fait croître, qui est né dans une nuit et qui a péri dans une nuit. Et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, dans laquelle se trouvent plus de cent vingt mille hommes qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et des animaux en grand nombre! »(Jonas 4, 10-11).
Du coup, je découvrais que l’extension que je donnais à « Notre Père » était étroite, se limitait aux humains, et n’embrassait pas toutes les créatures de Dieu. Il y eut comme un vertige à faire justice à la toute la création en incluant l’univers tout entier dans ces premiers mots de cette belle prière.
Je fus renvoyé à l’encyclique « Laudato Si » du pape François sur les inflexions qu’elle a soulignées sur la théologie de la création. La théologie de la création est fortement influencée par la philosophie grecque et, en ce point précis de la place de l’homme dans le monde, par la pensée de Platon, elle-même héritière de l’affirmation fondamentale de Protagoras: « L’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui existent et de leur nature ; de celles qui ne sont pas et de l’explication de leur non-existence ». L’interprétation de Gn 1, 28 (« soumettez » la terre) a été comme un blanc seing pour une domination absolue de l’homme sur les autres créatures, un droit à une exploration et compréhension de la création sans tabou, ce qui a conduit à une « exploitation sauvage de la nature » (LS, § 66). Le regard de l’homme ne voulait plus soupçonner le devoir qui lui a aussi été donné d’être l’intendant – simple intendant ! – du Créateur sur la création (« cultiver et garder » la terre, Gn 2, 15). Suite au péché de l’homme, « la relation, harmonieuse à l’origine entre l’être humain et la nature, est devenue conflictuelle » (LS § 66). Séduit par l’idée de devenir l’égal de Dieu, l’homme ne voulut plus demeurer un simple collaborateur du Créateur, il s’est mué en dominateur et destructeur. Etape par étape, il a entamé la sécularisation du monde, en même temps que sa désacralisation, pour aboutir à cet « anthropocentrisme despotique » (LS §68) et « déviant » (LS, § 69). Il a ainsi oublié que, » dans ces récits si anciens, empreints de profond symbolisme, une conviction actuelle était déjà présente: tout est lié ». (LS §70).
Par conséquent, il me faut élargir mon champ de vison et associer à ma prière toute la création. La Parole de Dieu nous dit que la nature aussi rend grâce au Seigneur. Le psalmiste l’associa volontiers à son action de grâce: « Louez-Le, soleil et lune …. », (Ps 148, 3-5). Dans le cantique de Daniel (Dn 3), tous les éléments de la création – le feu, l’air, la terre et la mer, – tous les phénomènes météorologiques bénins et extrêmes, ainsi que tous les êtres vivants, et en particulier le peuple choisi et ses membres consacrés au culte, tous, sans exception, sont invités à louer le Seigneur. Isaïe aussi associe des non-humains à la louange de Yahvé : « Les bêtes sauvages me rendront gloire – les chacals et les autruches » (Is 43,20). Le Christ lui-même affirmera: « Les pierres crieront » (sous-entendu: les louanges du Seigneur) (Lc 19,40). Saint François d’Assise avait retrouvé l’état d’innocence de la création en vivant cette harmonie avec toutes les créatures: ses frères et sœurs n’étaient pas seulement des êtres humains; il appelait également frère le soleil, tout comme frère Bernard ou frère Léon; il appelait sœur, la lune ou la mort, tout comme soeur Claire. On dit que son disciple Saint Antoine de Padoue prêchera la Bonne Nouvelle même aux poissons.
La fraternité entre les hommes est un chemin que l’humanité peine à suivre et à matérialiser. La crise actuelle des migrants en Europe, les primaires aux Etats-Unis, la prostitution, le trafic des humains révèlent encore le fossé entre les uns et les autres. Les foyers des guerres et d’insécurité, un peu partout dans le monde, montrent aussi combien des considérations d’ordre religieux, culturel, racial, ethnique, économique, philosophique, constituent des freins réels à ce que tous les hommes s’acceptent et vivent en paix comme enfants d’un même Père. Combien de temps faudra-t-il aux hommes pour accepter une relation de fraternité universelle, dans laquelle chaque être sur terre comprendra et respectera la place de chaque être dans son rapport vital avec les autres, que ceux-ci appartiennent au monde minéral, au monde biologique, au genre humain, dans leurs liens avec le Créateur ? St François d’Assise est certainement en avance d’une année-lumière sur nous tous, même après le coup de pousse d’une conscientisation écologique de « Laudato Si », sur le chemin de cette fraternité cosmique, quand nous explorons son Cantique de la Création :

« Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,
spécialement messire frère Soleil,
par qui tu nous donnes le jour, la lumière;
il est beau, rayonnant d’une grande splendeur;
et de toi, le Très-Haut, il nous offre le symbole.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les étoiles :
dans le ciel tu les as formées,
claires, précieuses et belles.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent,
et pour l’air et pour les nuages,
pour l’azur calme et tous les temps :
grâce à eux tu maintiens en vie toutes les créatures.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Eau
qui est très utile et très humble
précieuse et chaste. »….

Avec tout l’univers, osons redire: « Pater noster, …

Père Séraphin Kiosi, sma