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Relation d’un bref séjour en Irlande





Invité par les sœurs Notre-Dame des Apôtre  d’Irlande (OLA, Our Lady of Apostles), pour une évaluation et classification d’objets africains, Pierre Boutin, sma, nous partage  son voyage et son séjour en Irlande.

Les prémices

                   Venues participer à la rencontre annuelle des supérieures des sœurs NDA, à Ste Foy, début juin 2016, quelques unes des participantes sont passées saluer leurs frères SMA du cours Gambetta. Celles qui étaient intéressées sont descendues au sous-sol pour visiter les réserves du Musée Africain.  Sr. Kathleen Mc Garvey, provinciale d’Irlande, et ses conseillères, Srs. Phil Mulligan and Maria Lee, ont manifesté un vif intérêt pour le travail d’enregistrement qui s’y faisait, car il répondait à l’un de leurs soucis : elles avaient en effet, en Irlande, une collection d’objets dispersée en plusieurs salles, les pièces étant, soit déposées sur des meubles, ou abritées dans plusieurs armoires vitrées.

Elles pensaient avoir perdu la mémoire – des matières – des provenances – des ethnies – et des usages, et cherchaient quelqu’un qui pourrait la leur restituer. Il y a quelques mois, elles ont demandé à François du Penhoat de m’autoriser  à effectuer un séjour à Cork pour que je puisse inventorier leur collection.

Le voyage

                     Je me suis donc déplacé à Cork (sud d’ouest de l’Eire) du 17 au 31/05. Du voyage, pas grand-chose à dire : Vincent Fuchs m’avait concocté un itinéraire intéressant : TGV jusqu’à Roissy-rail – Navette Paris Aéroports jusqu’au Terminal 1 et enfin vol direct CDG-Cork. Les correspondances étaient faciles et à l’arrivée, j’étais attendu par une sœur portant un écriteau à mon nom.

Le lieu de séjour

                    Ardfoyle Convent (quartier Ballintemple, à Cork) implantation principale des sœurs OLA (= Our Lady of Apostles) est constitué d’un ensemble de bâtiments répartis sur un grand terrain qui domine le fleuve côtier Lee. L’équipe provinciale occupe une maison voisine et des bureaux séparés. Le bâtiment central, occupé depuis 1913, a fait l’objet d’une grande rénovation en 1957. Dans cet espace cohabitent une communauté de 25 sœurs valides et un espace médicalisé d’une dizaine de chambres. La communauté SMA de Blackrock Road n’est pas très éloignée (1,5 km) et un confrère vient assurer la messe tous les matins.

ardfoyle-conventArdfoyle Convent, vue générale

Le travail d’inventaire

                      La collection compte près de 500 objets qui sont suspendus comme décorations murales, disposés sur des étagères ou exposés dans des armoires vitrées.

– J’ai consacré 8 jours entiers à ce travail de documentation, répertoriant en anglais dans un registre les données principales (numéro d’ordre, titre de l’œuvre, matières et techniques, datation, ethnie, pays). Avec l’aide de l’archiviste ou de la Sr Maria Lee, nous avons pourvu chaque pièce d’une étiquette répertoriant les principales données avant inscription de la cote définitive sur l’objet.

– Il s’agit fréquemment de souvenirs touristiques achetés par des sœurs sur le départ pour offrir à la maison qui les hébergeait pendant leur congé. Ce sont aussi des objets artisanaux récents (1970-1990) créés par des ateliers péri-urbains, dont le rapport avec l’art traditionnel est assez lâche.

Ardfoyle Convent, une armoire d’objets

Ardfoyle Convent, une armoire d’objets

                   Il y a enfin une cinquantaine de pièces plus anciennes (1925-1960), qui se signalent par la qualité de leur style ethnique et qui ont pu connaître un usage traditionnel. D’autres enfin ont été réalisées dans des matières précieuses (ou dont la commercialisation est actuellement prohibée, ex. ivoire). Ces pièces pourraient faire l’objet d’un regroupement dans des vitrines mises en place dans un espace plus sécurisé à la Province.

La vie quotidienne et la nourriture

                     L’Irlande est alignée sur le méridien de Greenwich (une heure de moins que la France) sans horaire d’été. Cork est dans le sud-ouest du pays, proche de l’extrémité occidentale de l’Europe, aussi le soleil se couche tard.

Ardfoyle Convent, la cour d’entrée.

Ardfoyle Convent, la cour d’entrée.

                     L’office du matin est à 8 h et l’eucharistie à 8h30. Le breakfast (très copieux) se prend vers 9 h. Le lunch est à 13 h et le diner à 18 h. Je me suis mis au porridge au black pudding (boudin noir), aux scones et j’ai bu des litres de thé. Quand on est au travail, toutes les heures, une sœur ou un membre du personnel vient vous offrir « a nice cup of tea ». Cette consommation abondante amène à faire un usage répété des toilettes… Je n’ai pas, par contre, été impressionné par un café assez dilué pour le goût français. On ne mange aussi pas mal de chou et de la purée est moulée à la cuiller à glace.  J’ai goûté au célèbre irish stew et ai testé le gigot d’agneau accompagné de sauce à la menthe au Wynn’s Hotel à Dublin : ce n’est pas plus bête que le canard à l’orange ou le boudin aux pommes familiers des Français.

Des boissons alcoolisées

                    Si vous vous me demandez combien de Guinness j’ai bu en Irlande, la réponse est aisée : aucune. Tout d’abord il fait savoir que la bière (pas plus que le vin) ne sont pas des boissons usuelles dans les maisons religieuses. Mais l’avant dernier jour, lors d’un tour à pied dans le Cork historique, Sr. Kathleen Mc Garvey m’a accompagné dans un pub (à une heure très chrétienne) dans lequel j’ai pris une pinte de Murphy’s, bière brassée dans la région sud-ouest et non une Guinness, bière industrielle brassée à Dublin. Si j’avais été autochtone de Cork, Corcaigh en gaélique, il aurait été décent que je prenne une Beamish : la bière brassée en ville.

Les whiskeys ont aussi leurs spécificités, pas toujours gustatives : Bushmills (près de la Chaussée des Géants en Ulster) est protestant et le boire marque une obédience ! Jameson est classé de Dublin, et, comme le Paddy, de Cork, jugé « industriel ». Les amateurs préfèrent les petits distillateurs régionaux. Le whiskey, vu les taxes locales, est plus cher en Irlande qu’en France …

Les maisons SMA de l’agglomération de Cork

                        J’ai trouvé le temps de prendre un repas à Blackrock Road (Communauté et Province) et ai rencontré Michal McCabe et Martin Kananagh. À table, j’étais avec John Denvir et Alphonse Sékongo, avec qui nous avons évoqué nos amis de France et d’Afrique.

                       Je n’ai, malheureusement, pour un problème d’horaire, visiter les confrères de Wilton (Paroisse, Communauté et maison de retraite). Je n’ai pu que, de loin, voir l’église et un cimetière impressionnant…

Dromantine

                        J’avais demandé s’il était possible de visiter la maison SMA de Dromantine (Co. Down, N.I.)  car je savais qu’une partie de la collection de sculpture religieuse (réalisée par des ateliers d’artistes yoruba) qui avait été collectée par Kevin Carroll (1920-1993), y était, soit exposée, soit conservée. Ce périple faisait traverser le pays, du sud-ouest au nord-est et nous faisait passer par Dublin et entrer en Irlande du Nord. La tournée a pris deux jours et demi (21-23/05) et nous avons utilisé le train, de type TER à motrice diesel, ce qui m’a permis de contempler le pays. Nous avons été récupérés (Sr. Maria Lee et moi-même), à Newry, le dimanche soir, par Paddy O’Rourke, supérieur local.

Le centre de retraites et de conférences

                        Les bâtiments et la propriété sont impressionnants : C’est Chaponost dans la catégorie « Relais et Châteaux » ! Les 70 chambres sont d’un standing auquel nous ne sommes pas habitués. Le centre de conférences a autrefois abrité les premières négociations entre les autorités nord-irlandaises et l’IRA, son isolement en avait préservé la confidentialité. Des rencontres interreligieuses se déroulent régulièrement et la multiplicité des salles de conférence et des lieux de prières permettent de recevoir plusieurs groupes en même temps, certains formés de résidents, d’autres de groupes venus pour une rencontre d’une journée, ou pour des événements (repas de premières communions ou de mariages). Le parc et son lac, en effet, se prêtent bien aux photos souvenirs.

dromantine-vue-generale

Dromantine, la façade principale

African Link Gallery

                       Ce passage qui relie la Grande salle de conférence à une cour intérieure voudrait constituer un lien entre l’Irlande et l’Afrique, par le biais de son art religieux. De très belles pièces, réalisées par des maîtres sculpteurs yoruba, sont présentées. Il y a quelques vides dans les vitrines car, depuis plus de trois ans, quelques-unes des plus belles pièces sont exposées à l’African Art Museum de Tenefly (USA). Des(mond) Corregan, qui nous a accompagné, ne sait pas la date de leur retour…

Dromantine, l’espace d’exposition

Dromantine, l’espace d’exposition

                       Nous faisant ensuite visiter la pièce des réserves, dans laquelle les objets sont encore épars, il m’a demandé : Quand est-ce que tu viens nous faire le classement et la mise en place ?

Un fait insolite !

                        Sur les vastes pelouses qui entourent la maison, un lièvre a pris l’habitude de se lancer dans des sprints, parallèlement à la façade. En revenant d’une promenade matinale autour du lac, nous l’avons vu pelotonné sur les cailloux qui marquent le milieu de la pièce d’eau centrale. Au petit matin, courant comme un dératé, il n’aura pas vu l’obstacle et s’est retrouvé perché sur un ilot et incapable de se relancer. Le personnel de la maison a dû le capturer à l’épuisette et il a filé sans demander son reste…

Dromantine, la pièce d’eau au lièvre.

Dromantine, la pièce d’eau au lièvre.

Dublin

                      Au retour vers Cork, profitant du changement de gare, nous avons pu un peu visiter la capitale. Nous sommes passés à la Pro-cathédrale (voir plus bas). La Sr. Maria Lee m’a fait visiter le GPO (General Post Office). Ce bâtiment de style classique est célèbre pour avoir abrité le Gouvernement Provisoire Irlandais lors du soulèvement d’avril 1916. Les assiégés résistent 5 jours, avant de succomber sous l’assaut des troupes britaniques. La répression est terrible : 90 activistes ou combattants survivants sont condamnés à mort. La Poste Centrale est toujours en activité et un Historial, très bien fait, présente au sous-sol, la chronologie des « Pâques Sanglantes ». J’ai retenu que les habitants de Dublin étaient à l’époque majoritairement opposés aux groupes indépendantistes et partisans du Home Rule (autonomie sous la tutelle britannique). Ils ont également fourni la majorité des victimes. Mais, ultérieurement, l’opinion publique s’est retournée du fait de la répression. Pendant deux semaines, en effet, on fusillait tous les matins, les mutins même blessés, en petits groupes, dans l’enceinte de la prison, puis on affichait le nom des exécutés…

                       Puis nous sommes allés voir l’évangéliaire de Kells (The Book of Kells) célèbre manuscrit enluminé du IXe siècle. Ce trésor national est conservé au Trinity College (université à l’origine masculine et anglicane) pourvue d’une magnifique bibliothèque du XVIIIe siècle.

Book of Kells, arrestation du Christ

Book of Kells, arrestation du Christ

                        Nous n’avions ni le temps d’aller visiter la communauté SMA de Ranelagh Road, pas plus que le célèbre Temple Bar : nous avons juste eu le temps de sauter dans le train de 17 h qui nous a ramenés à Cork.

Catholiques et Anglicans

                         Jusqu’en 187I, l’anglicanisme était la seule confession chrétienne reconnue. Un culte catholique clandestin se pratiquait dans les ruines des anciens monastères, détruits par les troupes de Cromwell. L’Église Anglicane a gardé les principaux lieux de cultes, ainsi Dublin est-il pourvu de deux cathédrales anglicanes :

Christ Church, la plus ancienne, est dite « cathédrale diocésaine », c’est aussi celle dont l’Église Catholique continue de demander la restitution.

St Patrick, plus récente, a été déclarée « cathédrale de l’Irlande », c’est un sanctuaire national qui abrite les cénotaphes de nombreuses personnalités.

                         L’Église Catholique n’a qu’une pro-cathédrale St Mary pour ne pas hypothéquer sa revendication sur Christ Church.

                        À Cork aussi, il y a 2 cathédrales anglicanes (celle du nord et celle du sud) en plus de la catholique et on y trouve même un vieux cimetière huguenot français.

Knock

                         C’est le Lourdes irlandais. Sanctuaire national, il commémore l’apparition, en 1879, à un groupe de 25 personnes de tous âges, de la Vierge Marie, entre St Joseph et St Jean et faisant face à l’Agneau de Dieu auréolé d’anges. Durant le mois de mai, SMA et Sœurs OLA préparent par une neuvaine à « Marie Reine des Missions », le grand rassemblement qui y réunit plusieurs centaines d’amis des missions, venus en bus des quatre coins du pays, le dernier samedi du mois. Emmené par Sr. Kathleen Mc Garvey, j’ai pu participer aux cérémonies. Il y avait une messe concélébrée par une soixantaine de confrères et j’ai été réquisitionné pour donner le sacrement des malades et la communion. Ces sacrements ont été administrés à de véritables foules.

Knock, sacrement des malades.

Knock, sacrement des malades.

Un quizz de là-bas : Pourquoi la Vierge n’a-t-elle pas délivré de message à Knock ?

  • Réponse A :  Parce que ne savait pas le gaélique !
  • Réponse B :  Par compensation, car elle savait que la Vierge de Medjugordjé allait trop parler !

                     Au retour, nous nous sommes arrêtés prendre un repas à la maison sma de Claregalway, qui fait face aux ruines magnifiques d’un ancien couvent franciscain. Eammon Finnegan (supérieur) et Johnny Haverty (de passage) nous ont fraternellement accueillis.

La pratique religieuse irlandaise

En Irlande, les bénitiers sont toujours pleins et on se signe en entrant ou sortant des églises, ou en passant devant tout calvaire ou église.

– J’ai été aussi surpris par les nombreuses demandes d’intentions de prières que les fidèles inscrivent sur les registres, présentés à l’entrée des lieux de culte.

– À la messe ou dans l’office s’intercalent des prières subrogatoires auxquelles nous ne sommes pas habitués. Une prière universelle remplace souvent l’homélie du matin.

– Lors de la neuvaine la prière pour la Canonisation de Mgr Melchior de Marion Brésillac était récitée par les Sœurs OLA, à la messe et à l’office du soir !

Quelques impressions

– L’Irlande est un beau pays : l’herbe y est plus verte qu’ailleurs. L’aubépine était en fleurs, soulignant de blanc les murets de pierre qui entourent les prés. Si l’on ajoute à cela la rousseur flamboyante des enfants, on obtient les 3 couleurs du drapeau national, qui sont les mêmes que celles de la Côte d’Ivoire, mais dans l’ordre inverse. À la question que posent fréquemment les étrangers : « Pourquoi les Irlandais ont-ils autant d’enfants roux » ? ceux-ci répondent, en parents responsables :  » C’est pour mieux les avoir à l’œil quand ils gambadent dans les vertes prairies » !

– Au sud, il a beaucoup de vaches laitières, dans la région de Kerry beaucoup de chevaux de selle, et dans les zones rocheuses des moutons par milliers.

– J’ai été impressionné par la prégnance du gaélique. Outre le fait que l’affichage est toujours bilingue, 2 chaînes de télévisions lui sont consacrées.

– Ici, non seulement la circulation est à gauche, mais aussi les serrures se ferment en sens inverse des nôtres !

  En Irlande du Nord, l’avortement est toujours criminalisé. En Eire, au moment où je me trouvais à Cork, des personnalités politiques dans la mouvance de l’association Pro Live, multipliaient les réunions pour informer les communautés religieuses des projets de lois nouvellement déposés.

– Ces jours-ci, on vient d’élire un premier ministre de 38 ans, d’origine indienne, et ouvertement homosexuel !

– Ici les retraités bénéficient d’une carte unique qui leur donne accès à tous les modes de transports de surface (train, trams, ferries et bus). Vive l’Irlande !  Eireann go Braugh !