Société des Missions Africaines une porte ouverte sur l'Afrique

Senghor : Animisme, Islam, Christianisme

Auteur : Léopold Sédar Senghor

Date de publication : dimanche 07 janvier 2007

Cet article appartient aux catégories suivantes : Afrique (général), Religions, Culture.

Il est fort intéressant de relire ce que, dès 1945, Léopold Sédar Senghor disait sur les liens entre animisme et christianisme, entre autres. En Afrique, la religion est partout.

L'impératif catégorique ne peut remplacer la chaleur des Ancêtres

On s'étonnera que je commence par le problème religieux et que je le proclame fondamental ... C'est qu'ici (en Afrique), la RELIGION est partout, imprègne tout...et qu'elle fut la Pierre Angulaire de l'Etat et de la Société, singulièrement des communautés villageoises et familiales.

Quelle a été l'attitude de la III° République devant le fait religieux ? Le plus souvent, il faut l'avouer, elle l'a ignoré quand elle ne l'a pas nié. Des esprits "distingués" sont allés niant qu'il y eût autre chose, en Afrique Noire, qu'un " fétichisme grossier "... Lorsque la République a protégé la Religion, ce sont le Christianisme et l'Islamisme, religions non nègres, qui en ont bénéficié. Mais le plus souvent, on a ignoré la Religion, du moins à l'école.

On a proclamé la primauté de l'intellect, on a cultivé des intelligences ... mais le froid " impératif catégorique " (de Kant) ne peut remplacer la chaleur des Ancêtres : la raison a délié les liens de l'amour…

L'Islam

Il n'est pas niable que l'Arabo-berbère et l'Islam aient apporté un levain au sang noir, à la civilisation négro-africaine. Deux remarques s'imposent cependant. La première est que, loin de se laisser assimiler, ce sont les Nègres qui assimilèrent l'Islam... La deuxième est que les Arabo-berbères fomentèrent des guerres dont l'effet fut la décadence de l'humanisme soudanais. Un Islamisme abstrait et formaliste, un Islamisme dégénéré est donc un danger pour nous. Les nègres musulmans doivent travailler à lui restituer son levain mystique. Ce qu'a commencé de faire l'Islam ouest-africain.

Le christianisme et l'animisme

Je ne peux aborder la "Question Catholique'' sans évoquer le passionnant débat qui, cette année (1945), mit aux prises le R.P. Aupiais et M.Griaule au Foyer des Etudiants coloniaux de Paris; débat qui ne put avoir de conclusion parce qu'il opposait un homme de foi et un homme de science. Puis-je espérer être plus heureux, moi qui suis Noir et Catholique en même temps ? Je peux du moins essayer une synthèse .

… Le Catholicisme ne peut ignorer l'animisme sans s'exposer à une faillite grave. Dans ces plaines sablonneuses, il ne pourra rien bâtir de solide, de durable, que sur les assises de pierre de l'Animisme.

Le P.Libermann, fondateur de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit, en avait déjà le pressentiment (en 1847), qui écrivait à ses missionnaires : "soyez nègres avec les nègres afin de les gagner à Jésus-Christ". Et le Père Aupiais écrit : « Les Eglises noires seront africaines ou elles ne seront pas. »

Nécessité d'une greffe

Quel est dés lors le rôle du missionnaire catholique ? Le R.P. Aupiais le dit excellemment:" : "Le missionnaire nuirait radicalement à son œuvre… s'il n'introduisait pas, sur un tronc qu'il laissera fortement fixé et substantiellement nourri par des racines qui sont aussi vieilles que le christianisme, la greffe qui va améliorer, transformer complètement ses feuilles, ses fleurs, ses fruits, son essence même. "

OUI ! Il s'agit de pratiquer une greffe… Il s'agit d'éclairer le sens nègre du divin, sa ferveur religieuse, ses pratiques sévères, dont l'ascèse, qui supposent une longue éducation de la volonté.

Le rôle du catholicisme est de dégager plus nettement la personne de la famille, Dieu des ancêtres ; c'est de donner une unité plus consciente à des sentiments d'autant plus forts qu'ils sont plus mêlés, un caractère d'universalité à la religion familiale et nationale. Par le Christ, Dieu fait chair, qui empêche ainsi le Catholicisme de tomber dans l'abstraction formaliste. M. Griaule me dira que je parle en croyant et il n'aura pas tort.

Le Catholicisme, on le voit, doit rester près de ses sources évangéliques. Il ne peut fleurir en terre d'Afrique s'il apparaît - il le fait trop souvent - recette de bonnes manières pour bourgeois bien-pensants, un instrument d'asservissement aux mains d'un capitalisme paternaliste. Je crains que, dans les chefs-lieux d'Afrique de l'Ouest, il ne commence déjà à prendre ce visage. Il n'est que temps de jeter le cri d'alarme.

Léopold Sédar Senghor (1945)