La parole de Jésus ce matin est si claire qu’il me suffit de vous répéter avec conviction « soyez sel de la terre et lumière du monde » et mon homélie est terminée.Je vous dirai plutôt une parole en concordance avec notre Journée Missionnaire, une invitation à l’action de grâce.
Sans vous, nous sommes de simples manœuvres
D’abord je trouve que c’est drôlement sympa de votre part d’être là pour manifester votre soutien à l’œuvre de la SMA. Au nom de notre communauté, je vous remercie. Nous le disons chaque fois que nous demandons au Seigneur de bénir nos bienfaiteurs : « Nous sommes capables de mener notre vie (et notre mission) grâce aux sacrifices consentis par les autres à notre égard. » Sans vous, nous sommes de simples manœuvres dépourvus de moyens. Grâce à vous, nous avons pu accomplir des communautés de charité qui témoignent de notre Foi. Merci à vous.
Notre Province de Lyon, vieille de 169 ans, vit une révolution qui vous saute aux yeux : les visages pâles sont devenus rares et très vieux. Ils sont remplacés par de jeunes Africains pleins d’énergie, ceux que nous avons formés, ce qui prouve qu’on a bien travaillé ! nous disons comme Siméon, « maintenant, ô maître, nous pouvons mourir en paix, voici que ceux-ci reprennent le flambeau de Brésillac et seront comme nous ‘des missionnaires du fond du cœur.’ Merci à vous confrères Africains. Vous permettez à cette maison de continuer son œuvre au cœur de Lyon, et lui donnez une dimension universelle, le “150” étant devenu Maison Internationale Missionnaire (MIM).
Comment fait-on pour évangéliser ?
Vous le savez, il y a 60 ans que j’ai été ordonné prêtre pour l’Afrique et dès 1966 j’ai été envoyé comme missionnaire en Côte-d’Ivoire, dans la forêt dense de Soubré. Quand je revenais en congé, on me demandait de raconter. Comment fait-on pour évangéliser ? il n’y a pas de mode d’emploi. IL y a seulement deux règles absolues : « se laisser saisir par le Christ Jésus et aimer le peuple auquel tu es envoyé. » ; dans la pratique : mettre tes talents au service des plus pauvres en combattant les injustices et en prenant des initiatives pour les sortir de la misère. Cela implique que tu mènes une vie très simple.
Notre première œuvre : ouvrir des écoles
Il y a 60 ans, à Soubré, les gens étaient pauvres, chasseurs et cueilleurs beaucoup plus que planteurs. Juste un peu de café et de cacao et le riz que l’on sème à la saison des pluies. Avant de leur communiquer notre Foi, il fallait les aider à sortir du sous-développement.
Notre première œuvre fut d’ouvrir des écoles primaires dans tous les villages. Et de faire venir des sœurs pour créer une école de filles. Saluons ici les sœurs NDA qui ont fait une œuvre remarquable pour la promotion des femmes.
Pour que chacun puisse s’instruire j’ai construit la première librairie de la sous-préfecture et pour loger les élèves venant des villages, j’ai réalisé un campus de quatre bâtiments de douze chambres car il n’y avait aucun pensionnat. Je pouvais réaliser ces constructions grâce à une station d’essence dont j’étais gérant.
J’ai été le premier aussi, avec Joseph Morandeau, à créer des carrés de riz irrigué, ce qui permettait trois récoltes par an, puis une plantation de tabac, lequel était acheté par l’État ; non pas pour gagner de l’argent mais pour inciter les villageois à la culture afin qu’eux-mêmes obtiennent des ressources.
J’ai ainsi créé treize emplois, tous bien payés
J’ai ainsi créé treize emplois, tous bien payés, dont un catéchiste mossi salarié. Tout ce temps passé pour le développement humain de la population c’était le temps des labours avant celui de la semence Les Bétés nous observaient et un jour ils nous demanderaient pourquoi nous avons quitté notre pays, que nous ne nous sommes pas mariés et travaillons pour la population sans rien garder pour nous. Nous leur dirons notre secret : notre employeur c’est le Christ. C’est lui qui nous donnera notre salaire. On va vous le faire connaître.
Une chose pour laquelle on me sollicitait, c’était d’encaisser des mandats et d’assister à la pesée du cacao. Un jour que j’étais à la poste, j’entends le préposé dire à un illettré ‘tu as reçu 10.000 Fr. CFA.’ Je regarde le papier et je dis « Non Monsieur, c’est 20.000 » Je crois que s’il avait eu des mitraillettes à la place des yeux il m’aurait tué. Le gars a encaissé ses 20.000 Fr. et il l’a répété, je devins alors contrôleur des mandats.
Un autre jour chez un libanais, une pauvre femme apporte sa récolte de cacao dans un pagne. Le manœuvre le pose sur la bascule et annonce 13 Kg. Je soupèse le colis et dis, ce n’est pas possible, c’est bien plus. On le remet sur la bascule, c’était 23 Kg. Voyant cela certains planteurs m’appelaient toujours pour contrôler les poids.
Le plus grand frein à l’évangélisation : la sorcellerie et le fatalisme
Au plan religieux il m’a paru que les plus grands freins à l’évangélisation c’était la sorcellerie et le fatalisme. Le fatalisme : ‘un accident survient, une maladie arrive, c’est Dieu qui a fait.’ En 1969 nous avons eu une épidémie de choléra. Eugénie, une institutrice arrive en pleurs, ‘mon petit frère est en train de se vider ». Je fonce à la maison, prends le petit Paul qui a 10 ans, le conduis à l’hôpital et le confie à l’infirmier chef qui le met aussitôt sous perfusion. Quatre heures après je viens voir s’il va mieux et je ne le trouve pas. Pas possible, est-il déjà mort ? Non, me dit-on, sa sœur est venue le reprendre pour qu’il meure à la maison. Je m’y précipite, enguirlande Eugénie, reprend l’enfant et le reconduit à l’hôpital ; l’infirmier a bien voulu remettre les perfusions. Aujourd’hui, Paul est père de famille et professeur de lycée.
Un autre jour quelqu’un arrive de Madoguhé et m’annonce que Jeanne Zoblè, est mourante. C’est la première femme que j’ai baptisée. Je demande à la sœur infirmière de m’accompagner au village, à 62 km. Quand nous arrivons, ils ont déjà dressé des tentes, apporté des casiers de bière et des bonbonnes de bangui (vin de palme), en vue des funérailles. Nous entrons dans la case, la sœur observe la vieille et me dit :‘il faut l’emmener à l’hôpital.’ Son mari Prosper accepte… Dix ans après Zoblè est toujours vivante.
La sorcellerie c’est plus grave. À Logbozoa nous avons un catéchiste et une petite communauté de catéchistes. Ils ont choisi comme chef Jean Lago. C’est l’homme le plus dynamique. Il est assidu au catéchisme, aux prières, il comprend si bien le message de Jésus qu’il vient m’avouer : « Quand quelqu’un est mort nous avons un masque qui désigne celui qui a provoqué cette mort. Je vais te le donner car j’ai fait trop de mal avec ça ». Il me demande de reculer ma 2cv derrière sa case, attend qu’il fasse nuit et jette dans le coffre un sac de jute dans lequel il y a le masque. Horriblement beau, 4 cornes, d’énormes clous, des yeux exorbitants, et tout autour une peau de singe… Je l’ai gardé dans mon musée à Crançot puis je l’ai donné à la SMA, il est là dans nos réserves.
Ce que Jean Lago a fait, c’est une vraie conversion, ça mérite le baptême ! mais il a deux femmes et l’Église interdit la polygamie. De ce fait elle interdit de baptiser un polygame. Mais de quel droit je vais lui demander de renvoyer la deuxième femme avec laquelle il a deux enfants ? Au nom de Jésus je vais créer une injustice !
Notre professeur de morale, le Père. Bachoc déplorait déjà ce sectarisme, « ils sont en situation vétérotestamentaire. Abraham, Moïse, David, tous polygames et pour devenir Chrétien, on leur impose de renoncer à leur coutume et de n’avoir qu’une femme, donc de renvoyer les autres ! Le Droit Canon est devenu plus important que l’Évangile. Vraiment quand j’ai baptisé une quinzaine de villageois et que je n’ai pas pu baptiser le chef de la communauté parce qu’il avait deux femmes, j’en étais malade.
Dieu merci, j’ai pu me venger 10 ans plus tard à Abidjan. J’étais vicaire à Ste Jeanne d’Arc de Treicheville et chargé des catéchumènes adultes. Un jour, on m’amène un vieux de Daloa. Ses enfants me disent : ‘notre papa devait être baptisé à Pâques mais nous l’avons fait venir pour le soigner et il ne peut retourner au village. Ils me présentent ses cartes de présence à la célébration du dimanche. Il en a cinq qui sont toutes tamponnées les 52 dimanches de l’année. Donc je l’inscris pour le baptiser à la veillée pascale. Sa femme est déjà baptisée. Une semaine après ils reviennent : il y a sa sœur qui est arrivée, elle aussi devait être baptisée. Mêmes cartes tamponnées depuis 5 ans, je l’inscris pour le baptême. Huit jours après, c’est une autre sœur qui est arrivée, mêmes cartes tamponnées depuis 5 ans. ‘Tant mieux, dis-je, la fête sera plus belle’. Il était évident que c’était sa deuxième et sa troisième femme, et je riais quand ils disaient : « le blanc il est trop gentil » ; d’autres disaient : « ils l’ont bien blagué ». La nuit de la veillée pascale, j’interroge ce vieux qui a 87 ans : « Lago Sasso Anatole, toi qui es Bété de Daloa, tu demandes le baptême. Mais tu adorais déjà Dieu. Comment l’appelais-tu ? Lagotapè ! Et comment l’appelles-tu maintenant ? « JÉSUS ». Toute l’assemblé applaudit… St Paul écrivait aux Romains : « Si tu affirmes de ta bouche que Jésus est Seigneur, si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé. » Et tant pis pour les docteurs en droit canon. Aujourd’hui encore, c’est insupportable qu’on refuse la communion aux divorcés remariés ou aux jeunes vivant en concubinage alors que, bien souvent, ils sont plus dignes que le célébrant !
Je visitais les malades, ils sont proches du cœur de Jésus
Parmi ceux qui sont tout proches du cœur de Jésus, il y a les malades Je les visitais beaucoup dans cette même paroisse de Treichville, la doyenne des chrétiens était une Sénégalaise, elle avait 93 ans. On me dit qu’elle est malade… Je vais la voir, et elle s’écrie : « Voilà le curé, je vais crever. ». Vous riez, mais moi je me suis fâché. ‘Ah bon, tu me prends pour un employé des pompes funèbres. Je t’ai apporté l’huile sainte et tu ne crois pas que tu peux guérir. Aurevoir madame, je reviendrai la semaine prochaine’. Promesse tenue, elle m’a mieux accueilli. Je lui ai fait valoir que le sacrement des malades n’était pas l’extrême onction. Elle a vécu encore 8 mois, paisiblement.
Un vieux missionnaire qui se souvient de ses plus belles années
Voilà frères et sœurs quelques moments de vie de quelqu’un qui a labouré le chant du Seigneur. Dieu avait attendu près de 2000 ans pour que le peuple juif soit prêt à accueillir son Fils. Il a fallu attendre un peu plus pour que les Bétés de Soubré accueillent la Bonne Nouvelle de Jésus. Je l’ai dit à ceux qui étaient là pour l’Épiphanie, après 27 ans de présence missionnaire dans cette paroisse sans aucun baptême, c’est un soldat baptisé à Fréjus en1943 qui s’en est souvenu en me voyant célébrer une messe en 1965, 22 ans après. C’est son témoignage qui a enclenché un grand mouvement de conversion. Ces gens que l’on appelait des païens croyaient aux esprits, offraient des sacrifices à leurs ancêtres, c’était de belles pierres d’attente déposées par l’Esprit-saint. Alors quand on leur a parlé de la résurrection, ils ne nous ont pas dit comme les Athéniens à saint Paul « on t’écoutera une autre fois », mais plutôt comme Lago Sasso Anatole, « Oui, Jésus est mon Sauveur ».
Je pourrais encore vous raconter bien des anecdotes au parfum d’évangile, mais j’ai largement dépassé le temps de huit minutes fixées par le pape François pour les homélies. Pardonnez-moi, frères et sœurs, il fallait bien illustrer cette Journée Missionnaire. Je l’ai fait pour vous, à la manière d’un vieux missionnaire qui se souvient de ses plus belles années, quand il semait cette Parole qui brûle en nos cœurs, celle du Christ qui veut que tous les hommes soient sauvés. Amen.
Père Claude Nachon, sma

